Les animaux : Etres sensibles ou comestibles ?
Faut-il manger les animaux ? a fait grand bruit lors de sa parution aux Etats-Unis, en 2009. Jonatan Safran Foer, né en 1977 publie un essai saisissant, tout ensemble enquête documentée et réflexion personnelle sur l'élevage et l'abattage industriels, qui l'a mené à devenir végétarien.
Elisabeth de Fontenay, auteur du Silence des bêtes, dont le travail porte sur la relation entre hommes et animaux se prête au jeu de la conversation avec Foer, de passage à Paris
Jonathan Safran Foer: Les animaux ne sont pas nos égaux, mais des être vivants et conscients qui doivent nous importer, envers qui nous sommes responsables. Lorsque, en enquêtant pour ce livre, je me sui rendu dans les abattoirs industriel, jamais il ne m'est arrivé de voir un animal résigné à son sort. J'ai vu maintes fois des animaux mourir après une crise cardiaque, alors qu'ils attendaient, en ligne, pour être abattus. Parmi les porcs surtout. Il est naïf de prétendre que cette attente à l'abattoir n'est pas, pour les animaux, une expérience horrible. Parmi les personnes chargées de le tuer, aucune ne pensait cela. En fait il est difficile aujourd'hui de trouver qui que ce soit pour nier le fait que les animaux menés à l'abattoir font une expérience de la souffrance.
Elisabeth de Fontenay : Il est évident, pour vous comme pour moi, que l'animal est une subjectivité, capable de conscience, donc de souffrance. Mais tant de gens le nient !
JSF : Oui. Je n'irais certainement pas jusqu'à dire que c'est une conscience pleinement comparable à celle de l'homme par sa profondeur, son acuité, mais c'est une authentique forme de conscience.
EF : Et si votre livre est très fort, c'est parce que celui qui vous lit est face au récit d'une expérience. Il n'y a pas de prosélytisme dans votre démarche. Vous nous dites simplement : pour ma part, tout bien réfléchi et compte tenu de ce que j'ai vu dans les élevages et abattages industriels, mais aussi dans les fermes et abattoirs artisanaux, je ne mange pas d'animaux. C'est tout. Vous n'essayez pas de convaincre les gens que consommer de la viande est un péché. Vous vous en tenez à une expérience personnelle. Manger, écrivez-vous, c'est à la fois se nourrir et se souvenir, et ce que vous avouez là est infiniment émouvant. Cela parle à chacun de nous, car cela nous dit combien il est difficile de se détacher d'une tradition alimentaire, familiale, provinciale ou religieuse. Et c'est ainsi, peu à peu, que vous nous conduisez vers là ou vous souhaitez nous emmener. Vers cette question du végétarisme. Je ne suis pas végétarienne moi-même, mais chaque fois que je mange de la viande, cela me pose question.
JSF : Je n'ai pas eu la naïveté de penser que, lisant ce livre, les personnes allaient changer subitement leur manière de vivre. Mais je voulais rendre plus difficile le fait de manger de la viande en toute inconscience des questions que pose cet acte.
EF : Vous semblez dire à ceux qui vous lisent : si vous n'êtes pas végétariens, essayez au moins de ne pas consommer de bêtes élevées et abattues de façon industrielle. Mais sur ce point, la question animale se révèle une question politique : acheter des volailles ou de la viande issues des fermes artisanales, cela coûte plus cher...
JSF : A l'avenir, le prix des viandes artisanalement produites baissera, mais bien entendu il ne sera jamais aussi bas que celui de la viande industrielle. J'admets qu'il y a quelque chose d'intenable dans le fait de s'adresser à des gens qui ont peu de moyens pour leur dire d'acheter leur viande plus chère. Alors, parlons plutôt du fait de ne pas manger de viande du tout ! La nourriture la moins onéreuse est toujours la nourriture végétarienne. Si le but est de nourrir la population mondiale, il faudrait tout simplement cesser de manger de la viande.
EF : J'ai l'impression qu'une telle prise de conscience ne peut pas réussir de la même façon en Europe, et surtout en France, en raison du poids des traditions culinaires. Le fait qu'on ait élevé la cuisine française au rang de patrimoine de l'humanité est une bien mauvaise nouvelle pour les bêtes. Je remarque par ailleurs que vous articulez fortement la question de la souffrance animale et celle de la dégradation de l'environnement.
JSF : Si vous prenez cent Français de toutes origines, toutes catégories sociales, toutes religions, et leur posez la question de savoir s'il est normal de tuer les animaux pour les manger, tout le monde ou presque répondra oui. Si vous ajoutez : pensez-vous que les animaux ont des droits ? Eh bien, ils diront tous que non. Mais emmenez les mêmes personnes visiter un élevage industriel, et toutes changeront d'avis. C'est pourquoi, sur cette question animale, nous devons faire évoluer le débat vers la conversation sereine, plutôt que nous en tenir à l'exposé de points de vue opposés qui ne peuvent que s'affronter.
EF : Vous racontez des scènes atroces, qui révèlent notamment la cruauté de certains employés des abattoirs industriels. Mais cette barbarie d'employés pervers n'est-elle pas l'arbre qui cache la barbarie ordinaire, à savoir l'élevage industriel ?
JSF : Les gens me demandent souvent : qu'as-tu vu de plus choquant durant ton enquête ? Ils s'attendent à ce que je parle des abattoirs. Mais non, le plus horrible, c'est la façon dont la souffrance animale est acceptée et considérée comme normale au quotidien, dans les élevages. Il y a même une cruauté organisée dans la façon dont les animaux destinés à la consommation humaine sont élevés, dans des espaces trop étroits, sans jamais voir le jour, etc. Une cruauté qui n'est pas liée à une machine soudain défectueuse, ou à une erreur humaine ponctuelle. Une cruauté voulue, banale. Pourtant, les animaux ont des droits. La question des droits des animaux n'est pas une hypothèse pour l'avenir, mais une réalité présente.
PROPOS RECUEILLIS PAR NATHALIE CROM
Télérama 3181 du 29 Décembre 2010