• La lionne blanche

     
     

    La lionne blanche

     

    Miranda Nkoyi contemplait sa fille. Assise par terre, Matilda regardait droit devant elle. Mais ce regard n'était pas vide, bién au contraire. Lorsqu'elle l'observait ainsi, il lui arrivait, comme dans un accès de vertige très bref, de reconnaître sa propre mère.

     

    Sa mère avait eu dix-sept ans à peine lorsqu'elle lui avait donné nais­sance. L'âge qu'avait maintenant Matilda.

     

    Parfois, de façon beaucoup plus douloureuse, Miranda croyait aussi reconnaître chez elle des attitudes de Jan Kleyn. Avant tout, ce regard perdu dans une concentration forcenée alors qu'elle n'avait rien sous les yeux. Le regard intérieur que personne ne pouvait capter ni comprendre.

     

    - Matilda, dit-elle à voix basse, comme pour la ramener en douceur à la pièce où elles se trouvaient.

     

    La jeune fille sortit d'un coup de sa transe et la regarda droit dans les yeux.

     

    - Tu ne me permets pas de le haïr quand il est là, dit-elle. Alors je le fais pendant qu'on l'attend. Tu peux décider du moment. Mais tu ne peux pas m'enlever la haine.

     

    Miranda aurait voulu crier qu'elle la comprenait. Mais c'était impossible. Elle était comme sa mère, la première Matilda, rongée par l'humiliation permanente d'être privée d'une vie digne de ce nom dans son propre pays. Miranda s'était assouplie de la même manière. Elle avait fini par se taire, dans une impuissance qu'elle ne pouvait compenser qu'en trahissant celui qui était aussi le père de sa fille.

     

    Bientôt..., pensa-t-elle. Bientôt je dirai à ma fille que sa mère n’a pas complètement perdu sa force vitale. Pour la reconquérir, lui montrer que cette distance entre nous n'est pas un abîme.

     

    Matilda appartenait en secret au mouvement de jeunesse de l'ANC. Elle était active et avait déjà exécuté plusieurs missions de confiance. Plus d'une fois, elle avait été arrêtée par la police. Miranda vivait dans l'effroi permanent qu'elle soit blessée ou tuée. uand les cercueils des Noirs étaient portés à bout de bras par des cortèges funèbres ondoyants et chantants, elle priait tous les dieux auxquels elle croyait d'épargner sa fille. Elle se tournait vers le dieu chrétien, vers les esprits des ancêtres, vers sa mère morte, vers la songoma dont son père lui parlait autrefois. Mais elle n'avait amais la certitude qu'ils l'entendaient vraiment. La seule consola­tion que lui offrait la prière était de la laisser épuisée.

     

    Miranda comprenait le clivage et l'impuissance de sa fille. Avoir pour père un Boer, être la descendante de l'ennemi..., c'était comme d'avoir reçu une blessure mortelle dès sa conception.

     

    Pourtant une mère ne peut pas regretter d'avoir donné nais­sance à son enfant. À l'époque, dix-sept ans plus tôt, elle aimait Jan Kleyn aussi peu qu'aujourd'hui. Matilda avait été conçue dans la soumission et la peur. Le lit où ils couchaient flottait dans un univers esseulé. Un univers sous vide. Après, elle n'avait pas eu la force de briser ses chaînes.

     

    L'enfant devait naître, cet enfant avait un père, et cet homme lui avait donné une maison à Bezuiden­hout, de l'argent pour vivre. Elle était déterminée dès le départ à ne pas avoir d'autres enfants avec lui. Au besoin, Matilda serait l'unique, même si son coeur africain se révoltait à cette idée. Jan Kleyn n'avait jamais ouvertement souhaité avoir un autre enfant avec elle; son exigence qu'elle participe, dans l'amour, était toujours aussi vide.

     

    Elle le laissait venir à elle pendant la nuit, et ne le supportait que parce qu'elle avait appris à se venger en le trahissant.

     

    Elle contempla Matilda, à nouveau perdue dans ce monde inté­rieur où elle ne la laissait jamais pénétrer. Elle voyait bien que sa fille avait hérité de ses traits. Mais sa peau était plus claire. Elle se demandait parfois ce qu'aurait dit Jan Kleyn s'il avait su que sa fille aurait voulu, plus que tout au monde, être née avec une peau plus sombre.

     

    Elle aussi le trahit, pensa Miranda. Mais ce n'est pas une volonté mauvaise. C'est le fil de la survie. Nous nous y crampon­nons pendant que l'Afrique du Sud brûle. Le mal est entièrement son fait à lui. Un jour, le mal le détruira. La liberté, pour nous, ne sera pas en premier lieu un bulletin de vote, mais la fin de notre enchaînement intérieur.

     

    La voiture s'immobilisa à l'entrée du garage.

     

    Matilda se leva et regarda sa mère.

     

    - Pourquoi ne l'as-tu jamais tué?

     

    C'était sa voix à lui que Miranda entendait dans celle de sa fille. Mais elle avait fait en sorte que son coeur ne devienne pas celui d'une Boer. L'apparence, la peau claire, elle n'y pouvait rien. Le coeur de sa fille, en revanche, elle l'avait défendu avec passion. C'était le dernier bastion, celui dont Jan Kleyn ne s'emparerait jamais.

     

    La honte était qu'il ne semblait rien remarquer. Chaque fois qu'il venait à Bezuidenhout, la voiture était surchargée de provi­sions, pour qu'elle lui prépare un braai exactement comme à la villa blanche quand il était petit.

     

    Il ne s'était jamais aperçu qu'il faisait d'elle la réplique de sa mère, la servante, l'esclave. Il ne comprenait toujours pas qu'il la contraignait à jouer tous ces rôles : la cuisinière, l'amante, la femme qui époussetait ses vête­ments. Il ne voyait pas la haine compacte de sa fille. Il voyait un monde immobile, pétrifié, et il pensait que la mission de sa vie était de le défendre. Le mensonge, l'hypocrisie, le simulacre sans fond sur lequel reposait le pays entier, il ne le voyait pas.

     

    - Tout va bien? demanda-t-il lorsqu'il eut posé les sacs de vic­tuailles dans l'entrée.

     

    - Oui, répondit Miranda. Tout va bien.

     

    Henning MANKELL

     

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    Les gens n'abandonnent pas leurs privilèges de leur plein gré. C'est une habitude aux racines si profondes que les privilèges deviennent comme une partie du corps de ces gens ­là. Ce serait une erreur de croire qu'il s'agit d'un défaut lié à la race.

     

    En Afrique du Sud par exemple, c’étaient les Blancs qui portaient ce pouvoir de l'habitude.

     

    Mais, dans une autre situation, cela aurait pu aussi bien être les noirs.

     

    On ne peut pas combattre le racisme par le racisme.

     

    Les Blancs devaient apprendre le renoncement. Ils devaient remettre la terre aux Noirs, qui étaient interdits de propriété depuis des siècles. Ils devaient transférer la plus grande partie de leurs richesses à ceux qui n'avaient rien. Ils devaient apprendre à consi­dérer les Noirs comme des hommes.

     

    Les Noirs, eux, avaient l'habi­tude de se soumettre, et la soumission est peut-être la blessure humaine la plus difficile à guérir. Cette habitude creuse très pro­fond, déforme l'homme tout entier, n'épargne aucune partie du corps. Passer de n'être personne à être quelqu'un, c'est le voyage le plus long que puisse entreprendre un être humain.

     

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