• L'homme qui écrivait sur du sable.

     

    L'homme qui écrivait sur du sable.

    En me promenant ce jour, dans notre bonne ville, j'ai rencontré un citoyen très bizarre dont l'activité mérite d'être narrée ici.

     Je vous raconte ce que j'ai vu, et je vous laisse juge...

     Ce curieux personnage, à quatre pattes dans la rue, écrivait sur le sol.

    Vous savez que certaines de nos rues ne sont pas encore pavées et que par endroits, la couche de poussière et de sable est considérable.

     Donc, il écrivait sur cette partie meuble de la rue, à l'aide d'un bâton fin et pointu. Mais, détail insolite et curieux, il effaçait aussi vite de sa main gauche les mots qu'il traçait fébrilement de sa main droite. Je l'observais un moment, intrigué.

    Les passants ne semblaient pas faire attention à lui. Ils vaquaient à leurs occupations quotidiennes, toujours pressés.

     - Pourquoi effacez vous en même temps que vous écrivez ? demandais-je.

     Sans se détourner de sa tâche il me répondit sans articuler :

     - Parce que c'est ce qu'il faut faire !

     -Ecrire et effacer aussitôt ?

     - Oui.

     - Et, puis je en connaître la raison ?

     - Va au bord de la mer. Marche prés du rivage et regarde les vagues effacer tes pas derrière toi, au fur et à mesure que tu avances...Regarde les longtemps !...

     - Je ne vous suis pas très bien...

     Il eut un geste agacé.

     - Parce que tu es un sot et qu'il te reste beaucoup à apprendre. Laisse moi travailler maintenant.

    Abasourdi par son audace, je me tins coi néanmoins et l'observais encore un moment dans son dos, écrire et effacer, écrire et effacer....sans jamais se lasser.

     Avisant un passant qui ne s'attardait pas plus que les autres, je l'arrêtais et le questionnais.

     - Savez vous pourquoi il fait ça ?

     Surpris, il me regarda, puis, apercevant l'homme à terre :

     - Lui ? Il écrit tous les jours ses bêtises dans cette rue, par terre. Cela fait des mois qu'il fait ça. Il arrive tôt le matin et il écrit toute la journée. Personne ne sait ce qu'il griffonne et pourquoi, puisqu'il efface tout. Au début certains l'ont interrogé. Mais il ne répond pas, ou alors des phrases incompréhensibles. Il est un peu dérangé, c'est tout. Mais comme il ne gêne personne, on le laisse faire. Bien le bonjour, l'ami, j'ai à faire...

    Jai attendu encore un moment. Puis « l'écrivain », celui qui rédigeait sur du sable est parti. Il s'est levé, il a jeté son bâton d'un geste rageur et il s'est éloigné en ronchonnant, d'un pas alerte et vif, malgré sa faible constitution. Je l'ai suivi des yeux, jusqu'à ce qu'il disparaisse au coin de la rue.

     J'avoue ma perplexité.

    Avez-vous déjà rencontré cet individu en vous promenant, comme moi, dans la ville ? Croyez vous que ce soit vraiment un simple d'esprit comme semblait le penser la personne que j'ai interrogée ? Un des ces « bienheureux » que l'on trouve encore dans nos belles campagnes, qui dorment dans les fermes et que nos cultivateurs nourrissent par charité ?

     Pour ma part, je n'en suis pas convaincu. 

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     Je suis retourné le voir souvent depuis cette date.

     Je l'ai observé pendant des heures entières, d'assez loin, sans m'approcher.

     Chaque fois, en fait, que mes promenades à travers les rues de notre ville me conduisaient à passer prés du lieu où il se tenait. Je faisais alors le détour par curiosité, pour savoir s'il était toujours là.

     Il m'arrivait même d'y aller, volontairement.

     Et, chaque fois, je l'ai vu, accroupi à quatre pattes sur le sol, gribouillant et effaçant ses mots à grande vitesse, comme si sa vie en dépendait.

     Toujours actif, toujours fébrile, il se concentrait sur son labeur, sans prendre garde aux passants et aux bruits de la rue. Passants, qui ne s'occupaient pas davantage de lui, d'ailleurs.

     Il faisait partie du décor, comme les arbres, les maisons, les bouches d'incendie ou les crottes de chien. On le contournait de la même façon que l'on évite de marcher dans ces dernières.

     Savez vous qu'il est mort, ce pauvre homme ?

    Je l'ai appris par hasard, bien entendu, en questionnant les passants qui fréquentent cette rue quotidiennement.

    Cela m'a attristé. Alors qu'il n'était rien pour moi, il m'a semblé perdre une connaissance chère. Curieux sentiment que je ne parvenais pas à m'expliquer.

    C'est Joffo, le bouffon de notre gracieuse Majesté, dont je vous ai également parlé, et que certains d'entre vous connaissent sans doute,  qui m'a donné l'explication, le mot de la fin.

    Une très belle histoire, Un conte qu'il ma raconté et qui m'a passionnément intéressé.

    Cette histoire, commence au moment ou son ami et lui se sont séparés. Car ils étaient amis depuis longtemps ces deux hommes.

    On surnommait, à cette époque, celui qui écrit dans le sable, « le prince de l'écriture » après la parution de son troisième raman.

    - Le prince de l'écriture ? m'exclamais-je.

    Joffo a souri, un peu tristement, à l'évocation de son ami et en voyant ma mine ébahie.

    - Oui, l'élégance et la précision de son style méritaient en effet ce qualificatif.

    Afin de satisfaire ma curiosité, il s'est lancé alors dans un très beau récit que je vais tenter de retranscrire ici.

    Il s'appelait Jean Pierre Marlin de Brillancourt. Un noble, enfin, un ancien noble, puisqu'il ne lui restait plus que la particule. Un écrivain célèbre donc, dont l'œuvre, prolifique, universellement reconnue lui avait valu, dans sa jeunesse, le prix Goncourt pour son premier roman, ainsi qu'un prix Nobel de littérature, à 59 ans.

    Prix Nobel qu'il avait refusé on ne sait pourquoi, puisque c'est après cette reconnaissance mondiale de son talent, qu'il a disparu sans laisser de traces.

    Lorsqu'il est parti, il a laissé deux lettres à son ami Joffo, qui n'était pas encore le bouffon du roi que l'on connaît, mais un écrivain également de fort joli talent.

    Dans la première lettre, Jean Pierre Marlin de Brillancourt  expliquait des raisons de sa retraite. Il l'a prié de la lire après son départ, afin de n'avoir pas à en discuter avec lui, car il savait que Joffo chercherait à le convaincre de revenir sur sa décision, mais en lui recommandant de  n'en faire état à personne, sauf s'il jugeait que cela en valait la peine.

    Je fus flatté de comprendre que Joffo, en me racontant cette histoire, avait jugé qu'il pouvait m'en révéler le contenu.

    La deuxième lettre, cachetée soigneusement, était une sorte de testament imposant, épais de plusieurs centimètres et qui, en tant que tel, ne pourrait être ouvert qu'après son décès.

    Voici la teneur de la première lettre.

     

    -------------------------------

     Mon très cher ami,

    Jorge Luis Borges m'a dit un jour ceci : « Ce ne sont pas les questions que tous les journalistes me posent qui me fatiguent. Ce sont mes réponses. J'ai l'impression de me répéter, de me citer, alors que j'essaie sans cesse d'oublier ce que j'ai déjà écrit.»

    Voilà où j'en suis aujourd'hui. Les louanges m'ennuient. Quand je repense à tout ce que j'ai écrit jusqu'ici, j'ai l'impression d'un rabachage sans fin. D'une masturbation incessante. Et dire que tout cela est publié. Dire que des personnes, dans le futur liront mes élucubrations pendant des siècles. Dire que le Nobel que j'ai refusé alimentera encore les potins sur mon compte, augmentant davantage encore mon « aura » que si je l'avais accepté.

    Je me sens piègé. Quoi que je fasse je ne trouve pas d'issue. Toutes ces conférences, ces plateaux de télévision, ces signatures, ces interviews...Oh, je ne me plains pas. C'est la règle du jeu et j'en rêvais jeune homme. Mais, comme Borges, je suis fatigué de moi-même. Je n'ai plus la force. Je suis vieux, du moins, je me sens vieux.

    Je sais ce que, toi aussi, mon cher ami, tu vas me répondre. Mais crois moi, tout a été dit. Et depuis longtemps...Je ne veux plus encombrer les bibliothèques avec de nouveaux ouvrages. 

    Il me semble que ce serait un manque de culture ou de politesse. Cela aussi Borges l'a dit ou du moins l'a fait dire à son personnage, Pierre Ménard, auteur du Quichotte. Tu vois, je ne peux même plus rien dire qui m'appartienne en propre. Si je pouvais, je brûlerais tout. Mais c'est trop tard. Ils se sont précipités sur mes livres. Et dire qu'à l'époque, j'en étais ravi.

    Je pars, mon ami. Existe encore par le monde des endroits ou le nom de Jean Pierre Marlin de Brillancourt  ne dit rien à personne. C'est là que je vais aller.

    Je te laisse mon testament. Deux tomes de lecture dont je n'assumerai pas le service après vente. Et qui représentent pourtant ce que j'ai écrit de plus beau, de plus accompli. Tu en assureras la publication après ma mort. Je compte sur toi.

    Ton ami

    Jean Pierre Marlin de Brillancourt 

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    Joffo poursuivit:

    - Quand Jean Pierre est revenu ici, environ 15 ans plus tard, dans cette ville ou il  avait grandi, écrit et vécu, personne ne l'a reconnu, et pour cause. Il était méconnaissable. Maigre, voûté, les cheveux longs et en bataille, les yeux exorbités, il avait tout du chaman illuminé. Je n'ai eu connaissance de sa présence que plusieurs mois après son arrivée, quand le valet du Roi, Timothée, m'a raconté avoir vu, dans la rue qui longe le foirail, un débile mental qui, à quatre pattes sur le sol, écrivait de la main droite et effaçait en même temps de la main gauche les mots qu'il venait de tracer.

    J'y suis allé voir, bien sûr, en toute hâte, car j'ai eu un pressentiment. Cette rue où se tenait l'étrange personnage décrit par Timothée, c'était la rue ou Jean Pierre était né, ou se trouvait encore la maison de ses parents, la rue ou il avait commencé à écrire ses premiers ouvrages. La coïncidence était troublante.

    Il ne m'a pas reconnu. Je lui ai touché l'épaule. Il a tourné son regard vide vers moi, et il a repris son activité. Je n'ai pas osé lui parler. Je suis rentré, infiniment triste et désemparé. Comme toi, je sui revenu souvent le voir. Chaque fois, je m'approchais, je faisais en sorte qu'il soit conscient de ma présence mais c'était inutile. Je l'ai même suivi, un soir, afin d'apprendre ou il se rendait la nuit tombée. Pas loin. A la sortie du village, il y a un bois. Je l'ai vu entrer dans une cabane, grossièrement fabriquée. J'ai attendu un moment et je suis parti. J'avais prévenu les habitants du quartier de me prévenir si quoi que ce soit arrivait à cet homme. C'est ainsi que l'on m'a tout de suite averti de son absence, lorsqu'il n'a pas réapparu. Je me suis rendu alors à la cabane et je l'ai trouvé, sur sa paillasse, étendu, le visage serein. Il était beau dans la mort. Il était calme, comme satisfait, enfin, d'avoir rejoint son port.

    Voila. J'ai veillé à ses obséques. Nous étions trois. Moi, et deux autres citoyens qui avaient du suivre, par curiosité le dernier voyage de mon ami. Voilà l'histoire. Tu es le premier et sans doute le seul à qui je la raconterai.

    Et le testament, plutôt volumineux dont tu m'as parlé ?

    Ah, oui, c'est vrai ! Il contenait douze grosses chemises. Dans chacune d'elles, des centaines de feuillets. Sur les feuillets, il n'y avait pas le moindre signe.

     

    ------------------------@----------------------

    Note : Cette histoire m'a été inspirée par une nouvelle de Dino Buzzati, qui figure dans son recueil de nouvelles « Le K ». Elle s'intitule « Le secret de l'écrivain ». Les deux dernières lignes, en italique, de mon texte sont extraites de la dernière page de cette nouvelle, et recopiées intégralement.

      

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  • Commentaires

    1
    Epicure
    Samedi 28 Mars 2009 à 11:10
    N'est-ce pas Julien Gracq qui refusa le prix goncourt dans les années 50 ?
    En tous cas, une bien belle histoire !
    Roland
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