• DINO BUZZATI - Le secret de l'écrivain

     

    Le K
     
     

     

    LE SECRET DE L'ÉCRIVAIN

     

    DÉCHU et heureux.

     

    Je n'ai pourtant pas encore touché le fond du puits, il me reste une petite marge à perdre, et j'es­père bien pouvoir la savourer. Du reste, j'ai atteint un âge si avancé qu'il est probable que je n'ai plus longtemps à vivre.

    Depuis de nombreuses années j'ai la réputation — une réputation qui s'est affirmée au fur et à mesure — d'être un écrivain fini, dont le déclin est complet et irrévocable. A chaque œuvre que je publiais, on disait, ou du moins on pensait, que j'avais encore descendu une marche. Et il en fut ainsi de chute en chute, jusqu'à l'abîme actuel.

    Tout cela c'est mon œuvre. Ce résultat catastro­phique, je l'ai recherché avec patience et ténacité pendant plus de trente ans, selon un plan soigneusement préétabli.

    Mais alors — demanderez-vous — cette faillite, c'est donc vous qui l'avez désirée ?

    Précisément, mesdames et messieurs. J'avais remporté en tant qu'écrivain des succès fantastiques, je jouissais d'une renommée très étendue, en somme j'étais un homme arrivé. Mais je pouvais aller beau­coup plus loin encore, il aurait suffi que je le vou­lusse, pour obtenir sans la moindre difficulté une gloire mondiale.

    Eh bien, non ! Je n'ai pas voulu.

    Au contraire, j'ai préféré, au point où j'étais arrivé — une magnifique côte, une cime, on peut dire un Monta Rosa sinon un Himalaya — des­cendre peu à peu, parcourir à nouveau le chemin inverse franchi à grands bonds, vivre les étapes d'une pitoyable décadence; pitoyable seulement en apparence, mes amis, parce que j'en tirais toutes sortes de consolations. Et ce soir, dans ces pages —que je glisserai dans une enveloppe scellée qu'on n'ouvrira qu'après ma mort — j'en explique la raison en révélant mon long secret.

    J'avais déjà quarante ans et je naviguais à pleines voiles sur la mer du succès, quand un jour la lumière se fit en moi à l'improviste. Le sort que je me préparais, vers lequel je m'acheminais, un sort de gloire mondiale — je le répète — d'affirmations sensationnelles, d'honneurs, de popularité, de vic­toires confirmées dans le monde entier, m'apparut dans toute sa misérable désolation.

    L'élément matériel de la gloire ne m'intéressait pas parce que j'étais plus riche que je ne pouvais le souhaiter. Et le reste ? Le bruit des applaudis­sements, l'ivresse du triomphe, la fascinante lumière pour laquelle tant d'hommes et de femmes ont déjà vendu leur âme au diable ? Chaque fois que j'en goûtais une miette, il me restait dans la bouche un goût amer et une certaine sécheresse. Après tout — me disais-je — quelle est la suprême manifestation de la gloire ? Tout simplement celle-ci : quelqu'un passe dans la rue et les gens se retournent et mur­murent : Tu as vu ? c'est lui ! Tout est là, rien de plus, ah ! c'est vraiment une belle satisfaction ! Et cela, notez-le bien, n'arrive que dans des cas exceptionnels, celui des très grands personnages politiques ou d'actrices extrêmement célèbres. S'il s'agit d'un simple écrivain, il est bien rare, de nos jours, que quelqu'un le reconnaisse dans la rue.

    Mais il y a aussi le côté négatif. Et ce n'était pas tant les empoisonnements quotidiens tels que ren­dez-vous, lettres, coups de téléphone des admira­teurs, interviews, obligations, conférences de presse, photographes, radio, etc., qui irritaient mais bien le fait que chacun de mes succès qui m'apportait de si maigres satisfactions, causait un déplaisir profond, à quantité de gens. Oh ! les têtes de certains amis et collègues, dans mes jours fastes ! comme elles me faisaient de la peine ! C'était de braves garçons, honnêtes et travailleurs, auxquels j'étais attaché par de vieux liens d'affection et d'habitude, alors pour­quoi les faire autant souffrir ?

    Tout d'un coup je mesurai la somme des douleurs que je répandais autour de moi à cause de ma ridicule frénésie d'arriver. Je confesse que je n'y avais jamais pensé. Et j'en éprouvai du remords.

    Je compris aussi qu'en poursuivant mon chemin, j'aurais recueilli de nouveaux et toujours plus riches lauriers, mais par contre j'aurais fait souffrir beaucoup de cœurs qui ne le méritaient pas. Le monde est riche en peines de toutes sortes mais les morsures de l'envie sont parmi les blessures les plus sanglantes, les plus profondes, difficiles à guérir et dans l'ensemble dignes de pitié.

    Réparer, voilà ce que je devais faire. Et c'est alors que je pris ma grande décision. Du sommet où j'étais parvenu, j'avais la possibilité, Dieu merci, de faire beaucoup de bien. Plus j'avais accablé mes semblables de mes succès, plus grandes étaient les consolations que je pouvais maintenant, par ma déchéance, leur offrir. Qu'est-ce que le plaisir en effet sinon la cessation de la douleur ? Et le plaisir n'est-il pas directement proportionnel à la souf­france qui l'a précédé ?

    Il me fallait donc continuer à écrire, ne pas ralen­tir le rythme de mon travail, ne pas donner l'im­pression d'une retraite volontaire, qui aurait été une mince consolation pour mes confrères, mais, dans une merveilleuse mystification, dissimuler mon talent en fleur, écrire des choses moins belles, feindre un amoindrissement de mes facultés créatrices. Et procurer à ceux qui attendaient de moi de nou­veaux coups féroces, la joyeuse surprise de mon écroulement.

    L'entreprise, apparemment simple, car le fait d'exécuter des choses insignifiantes ou mauvaises ne coûte pas la moindre fatigue habituellement, était en réalité difficile pour deux raisons.

    D'abord, il fallait arracher aux critiques des jugements négatifs. Maintenant j'appartenais à la catégorie des écrivains célèbres, solidement cotés sur le marché esthétique. Le fait de parler en bien de moi entrait désormais dans un conformisme de stricte observance. Et les critiques, on le sait, une fois qu'ils ont placé un artiste sur la sellette, c'est toute une affaire pour les faire changer d'avis.

    En somme, à supposer qu'ils se soient aperçus que je m'étais mis à écrire des idioties — mais s'en seraient-ils aperçus ? — les critiques seraient restés fermes sur leurs positions, continuant à me couvrir de louanges ?

    Deuxième point : le sang n'est pas de l'eau et cela me coûterait un grand effort de réprimer l'im­pulsion irrésistible de mon génie. Entre les lignes, même en m'astreignant à la platitude et à la médiocrité, cette lumière au pouvoir mystérieux pouvait encore filtrer. Revêtir une autre personnalité pour un artiste, est une lourde tâche, même si son inten­tion est defaire une mauvaise imitation.

    J'y suis parvenu toutefois. J'ai réprimé pendant des années ma nature impétueuse : j'ai su dissi­muler, avec une subtilité qui à elle seule suffirait à témoigner de la grandeur de mon talent; j'ai écrit des livres qui ne me ressemblaient pas, de plus en plus faibles, essoufflés, sans queue ni tête, à l'in­trigue pauvre, aux caractères décousus, dans un style pénible. Un lent suicide littéraire.

    Et les visages des amis et des confrères, à chaque nouveau livre, étaient un peu plus sereins et reposés. Je les soulageais progressivement du poids angois­sant del'envie, les pauvres ! Ils reprenaient con­fiance en eux, ils se retrouvaient en paix avec la vie, ils recommençaient à éprouver une véritable affection pour moi. Ils s'épanouissaient de nouveau. J'avais été pendant trop longtemps une écharde plantée au plus profond de leur chair. Maintenant j'étais en train d'extraire doucement cette épine empoisonnée et ils s'en trouvaient tout soulagés.

    Les applaudissements s'affaiblirent, l'ombre tomba sur moi, et cependant je vivais plus heureux, je ne sentais plus autour de moi le souffle ambigu de l'admiration mais une onde de chaude bonté et de gratitude. Je retrouvai dans la voix des confrères cet accent clair, frais, généreux de jadis quand, tout jeunes encore, nous ne connaissions rien des misères de la vie.

    Mais alors — me demanderez-vous — vous écri­viez seulement pour quelques douzaines de con­frères ? C'était là toute votre vocation ? Et le pu­blic ? L’immense multitude des contemporains et de la postérité dont vous pouviez consoler le cœur ? Votre art était donc si mesquin ?

    Je répondrai : c'est vrai, la dette que j'estime avoir envers mes amis et confrères n'est qu'une bêtise comparée à celle que j'ai contractée envers l'humanité tout entière. Mais je n'ai rien soustrait à mon prochain, je n'ai rien enlevé au public in­connu éparpillé sur la surface du globe, aux géné­rations de l'an 2000. En cachette, pendant tou­tes ces années j'ai fait ce que le Tout-Puissant m'imposait, porté sur les ailes de l'inspiration divine, j'ai écrit mes vrais livres, ceux qui auraient pu m'élever au septième ciel de la gloire. Je les ai écrits et enfermés dans le grand coffre qui se trouve dans ma chambre à coucher. Il y en a douze vo­lumes. Vous les lirez après ma mort. Alors, mes amis n'auront plus de raisons de se plaindre. On pardonne volontiers tout à un mort, même d'avoir créé des chefs-d’œuvre immortels. Ils se mettront à rire, mes amis, en hochant la tête avec bienveillance. « Il nous a bien eus, cevieux chameau ! Et nous qui le croyions retombé en enfance ! »

    Quoi qu'il en soit, je...

    A cet endroit le manuscrit s'interrompait. Le vieil écrivain n'avait pu aller plus loin car la mort l'avait surpris. On le trouva assis à son bureau. Sa tête blanche reposait immobile, dans un suprême aban­don, à côté de sa plume brisée sur la feuille de papier.

    Ses proches, après avoir lu, allèrent ouvrir le coffre. Il contenait douze grosses chemises : dans chacune d'elles des centaines de feuillets. Sur les feuillets il n'y avait pas le moindre signe.

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    Mon analyse (facultatif).

     

    Comme toujours chez Buzzati, chaque nouvelle prend la forme d'une parabole sur le sens (ou plutôt l'absence de sens) de nos existences.

    Comment croire à cet écrivain, cherchant patiemment à "déconstruire" un miraculeux talent, enfin reconnu, sous le prétexte qu'il aurait fait plus de jaloux et d'envieux que d'admirateurs ?

     

    Absurde en apparence, il faut à mon sens, en chercher la (ou les) raison (s) dans le paradoxe suivant.

    Chacun de nos actes est dicté à l'origine par la volonté de bien faire, de parvenir en tout cas à un but bien précis.

    Or, très souvent, si l'on met en parallèle le résultat espéré avec le résultat obtenu, il nous arrive fréquemment d'être atterré par leur opposition frontale.

    Ainsi, alors qu'il recherchait la simple reconnaissance de son talent par son travail d'écriture……"… je mesurai la somme des douleurs que je répandais autour de moi à cause de ma ridicule frénésie d'arriver. Je confesse que je n'y avais jamais pensé. Et j'en éprouvai du remords."

    Attention ici ! Se méfier de Buzzati et de ce qui fait tout son talent. On ne sait jamais jusqu'à quel point il faut le suivre. Et le suivre c'est souvent marcher à reculons...

    Je m'explique. Je ne crois pas à cette contrition, au remords exprimé dans le paragraphe que je viens de citer. Et pourtant si, d'un autre côté, en me retournant, j'y crois.

    Ne vous est il pas souvent arrivé dans la vie, alors que vous pensiez bien faire, prendre soudain conscience que vous avez fait peut être plus de mal que de bien ?

    Si, sans doute. Et toute la nouvelle est construite sur cette prise de conscience. Oui, on peut faire beaucoup de mal en pensant bien faire et lorsque l'on en prend conscience, on est atterré.

    C'est ce constat terrible qui seul peut expliquer le long travail de déconstruction entrepris par l'écrivain.

    "Réparer, voilà ce que je devais faire. Et c'est alors que je pris ma grande décision. Du sommet où j'étais parvenu, j'avais la possibilité, Dieu merci, de faire beaucoup de bien. Plus j'avais accablé mes semblables de mes succès, plus grandes étaient les consolations que je pouvais maintenant, par ma déchéance, leur offrir."

    Maintenant, reste le sens des feuilles blanches, découvertes dans le coffre après sa mort.

    Construire ? Déconstruire ? Faire ? Défaire ? Travailler dans un sens ? Ou bien dans un autre ? Parler ? Se taire ? S'expliquer ? Convaincre ? Le succès ? La gloire ? Que faire ? Que dire ? Avancer ? Reculer ? Chaque but est il complètement illusoire ? Faut il se méfier de tout ? Y a t-il un sens à tout cela ? Peut on donner un sens à notre vie ?

    Autant de questions insolubles auxquelles personne ne peut répondre.

    D'ou la perplexité et le silence de ces milliers de feuilles blanches que "l'écrivain" laisse comme testament.

     

    A chacun de nous le soin de les interpréter (et d'agir) à sa guise.

     

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