• DINO BUZZATI - L'humilité

    Une très belle nouvelle...

     

    L’humilité

     

    UN religieux du nom de Célestin s'était fait ermite et était allé vivre au coeur de la métropole, là où la solitude des coeurs est la plus grande et la tentation de Dieu la plus forte. Car si la force des déserts de l'Orient faits de pierre, de sable et de soleil, où l'homme le plus obtus arrive à prendre conscience de sa propre petitesse devant la grandeur de la créa­tion et les abîmes de l'éternité, est merveilleuse, plus puissant encore est le désert des villes fait de multitudes, de vacarme, de roues, d'asphalte, de lumières électriques et de pendules qui marchent toutes ensemble et prononcent toutes au même ins­tant la même condamnation.


    Donc, le père Célestin vivait dans un des endroits les plus isolés de cette terre aride, perdu le plus souvent dans l'adoration de l'Eternel; mais comme on savait que le Seigneur l'aimait, les gens affligés ou tourmentés venaient le voir pour lui demander conseil et se confesser. Derrière un hangar aux charpentes métalliques, il avait trouvé, qui sait par quel hasard, la carcasse d'un vieux camion dont la minuscule cabine du conducteur, qui n'avait plus de vitres, hélas ! lui servait de confessionnal.


    Un soir, comme la nuit tombait déjà, et qu'il était resté des heures et des heures à écouter des énumérations, plus ou moins contrites, de péchés, le père Célestin allait quitter sa guérite quand, dans la pénombre, une silhouette fluette s'approcha d'un air repentant.


    Ce n'est qu'au dernier moment, lorsque l'étranger se fut agenouillé sur le marchepied, que l'ermite s'aperçut qu'il avait affaire à un prêtre.


    - Que puis-je pour toi, mon fils ? dit l'ermite avec sa patience exquise.


    - Je suis venu me confesser », répondit l'autre, et sans attendre, il commença à énumérer ses péchés.


    Désormais Célestin était habitué à subir les confi­dences, surtout celles des femmes qui venaient se confesser par une espèce de manie, le fatiguant avec le récit méticuleux d'actions bien innocentes. Mais il ne lui était encore jamais arrivé d'entendre un être aussi dénué de mal. Les fautes dont le petit prêtre s'accusait étaient tout bonnement ridicules, tellement futiles, menues, légères... Mais comme il connaissait bien les hommes, l'ermite comprit que la faute la plus importante n'avait pas encore été avouée et que le petit prêtre tournait autour.


    - Allons, mon fils, il se fait tard et, pour être sincère, il commence à faire froid. Venons-en au fait !


    - Mon père, je ne m'en sens pas le courage, balbutia le petit prêtre.


    - Qu'est-ce que tu as fait ? Tu me parais être un brave garçon dans l'ensemble. Tu n'as pas tué, je suppose ?  Tu ne t'es pas vautré dans le péché d'orgueil ?

    - Si, tout juste ! fit l'autre dans un souffle pres­que imperceptible.

    - Hein ! Tu as assassiné ?

    - Non... heu !... l'autre...

    - Tu es orgueilleux ? Est-ce possible ? »


    Le prêtre fit signe que oui, tout contrit.


     Mais parle ! Explique-toi, mon fils. Bien qu'au­jourd'hui on recoure immodérément à la miséri­corde de Dieu, elle est toujours aussi grande : et le fond disponible qui reste devrait suffire, je pense, pour toi.


    Finalement l'autre se décida :

    - Voici, mon père. La chose est très simple, bien qu'elle soit plutôt horrible. Je suis prêtre depuis quelques jours seulement. Je viens à peine de pren­dre mes fonctions dans la paroisse qui m'a été assignée. Et...


    - Mais parle, mon petit, parle ! Je ne te man­gerai pas...


    - Eh bien,... quand je m'entends appeler « mon révérend », qu'est-ce que vous voulez... ça vous paraîtra ridicule, mais j'éprouve un sentiment de joie, comme si quelque chose me réchauffait le coeur... »


    A la vérité, ce n'était pas un grand péché : la majorité des fidèles, prêtres compris, n'auraient même pas eu l'idée de le confesser. Et l'anachorète, bien que connaissant parfaitement ce phénomène qu'on appelle l'homme, ne s'attendait pas à celle-là.


    Sur le moment il ne sut quoi répondre (ce qui ne lui était encore jamais arrivé).


    - Hum ! hum !... je comprends... ça n'est pas beau en effet... Si ce n'est pas le Diable en per­sonne qui te réchauffe le coeur_ il s'en faut de peu... Mais heureusement, tout cela, tu l'as compris tout seul... Et ta honte me laisse espérer que tu ne re­tomberas pas... Certes, ce serait triste, jeune comme tu l'es, si tu te laissais corrompre... Ego te absolvo... »


    Trois ou quatre ans passèrent et le père Célestin avait complètement oublié son pénitent quand le prêtre inconnu revint pour se confesser à lui.


    - Mais il me semble que je t'ai déjà vu... Est-ce que je me trompe ?


    - Non, c'est vrai.


    - Laisse-moi te regarder un peu... oui oui, tu es bien ce petit prêtre... celui qui éprouvait du plaisir à s'entendre appeler « révérend ». Ce n'est pas vrai ?


    - Si, c'est bien ça », fit le prêtre, qui ressemblait un peu moins à un séminariste parce qu'une cer­taine dignité nouvelle marquait son visage, mais qui était toujours aussi jeune et fluet que la première fois. Et il rougit jusqu'aux cheveux.


    - Oh ! oh ! diagnostiqua sévèrement Célestin avec un sourire résigné. Et pendant tout ce temps-là nous n'avons pas su nous amender ?


    - C'est pis, pis encore.


    - Tu me fais peur, mon fils. Explique-toi.


    - Bon, dit le prêtre en faisant un effort sur­humain sur lui-même. C'est encore pis qu'avant... je... heu !


    - Courage, l'exhorta Célestin en lui prenant les mains et en les serrant entre les siennes. Ne me fais pas languir.


    - Voilà... heu, voilà ce qui m'arrive : si quel­qu'un m'appelle « monseigneur », je... heu... je...


    - Tu en éprouves de la satisfaction, hein ?


    - Oui, hélas !


    - Une sensation de bien-être, de chaleur ?


    - Exactement. »

    Mais le père Célestin le congédia rapidement. La première fois le cas lui avait semblé plutôt intéres­sant, comme une singularité de la nature humaine. Plus maintenant. Je vois ce que c'est, pensait-il, il s'agit d'un pauvre garçon, un saint homme peut-être, et les gens se divertissent à ses dépens. Fallait-il le laisser soupirer un peu après l'absolution ? En une minute le père Célestin prit sa résolution et l'envoya en paix avec Dieu.


    Une dizaine d'années passèrent encore et l'ermite était désormais vieux quand le prêtre revint. Il avait vieilli lui aussi, naturellement, il était plus pâle, plus maigre, il avait les cheveux gris. Sur le coup, le père Célestin ne le reconnut pas. Mais à peine l'autre eut-il commencé à parler que le timbre de sa voix réveilla le souvenir endormi.


    - Ah ! mais je te reconnais !... tu es celui du « révérend » et du « monseigneur »... Est-ce que je me trompe ? demanda Célestin avec son sourire désarmant.


    - Tu as bonne mémoire, mon père.


    - Combien de temps a passé depuis ?


    - Presque dix ans.


    - Et au bout de dix ans, tu... tu en es encore au même point ?


    - C'est encore pis !


    - Qu'est-ce à dire ?


    - Eh bien, vois-tu, mon père..., maintenant si quelqu'un s'adresse à moi en m'appelant « Votre Excellence », je...


    - Ne me dis rien d'autre, mon fils ! » Il arrêta Célestin avec sa patience à l'épreuve des bombes. « J'ai déjà tout compris. Ego te absolvo. »


    Et en même temps il pensait : hélas ! Avec l'âge, ce pauvre prêtre devient de plus en plus ingénu et simplet; les gens se moquent de lui et il tombe dans le piège la tête la première... et il y trouve même un certain plaisir, le pauvret ! Dans cinq, six ans, je parie que je le verrai surgir devant moi pour me confesser que lorsqu'on l'appelle « Votre Emi­nence ».,.


    Et effectivement c'est ce qui arriva... avec un an d'avance sur le temps prévu toutefois !


    Et puis avec la rapidité affolante que tout le monde connaît, des années passèrent encore. Le père Célestin était désormais si vieux et si décrépit qu'on devait le porter à son confessionnal chaque matin et le ramener à sa pauvre tanière quand le soir venait.


    Est-il besoin de raconter par le menu comment un jour le petit prêtre inconnu reparut ? Un peu plus vieux, lui aussi, plus chenu, courbé et desséché ? Toujours tourmenté par le même remords ? Non, évidemment, ce n'est pas la peine.


    - Mon pauvre petit prêtre — le vieillard anacho­rète le salua avec affection — te voilà donc encore avec ton vieux péché d'orgueil ?


    - Tu lis dans mon âme, mon père.


    - Et maintenant, avec quel titre les gens te flat­tent-ils ? Ils t'appellent « Sa Sainteté », j'imagine, non ?


    - Oui, exactement, admit le petit prêtre sur le ton de la mortification la plus cuisante.


    - Et chaque fois qu'on t'appelle comme ça, une sensation de bien-être, de vitalité t'envahit, presque de bonheur ?


    - Hélas ! ce n'est que trop vrai. Dieu pourra-t-il jamais me le pardonner ? »


    Le père Célestin sourit intérieurement. Une telle candeur obstinée lui paraissait émouvante. Dans un éclair, il imagina la vie obscure de cet humble petit prêtre pas très intelligent qui devait exercer dans une paroisse perdue de montagne, au milieu de visages fermés, obtus, sournois. Et ses journées mo­notones, chacune ressemblant à l'autre, et les saisons monotones et les années monotones, et lui, toujours plus mélancolique et les paroissiens toujours plus cruels... Votre Excellence, Votre Éminence... et maintenant Sa Sainteté. Vraiment ces imbéciles n'avaient plus aucune retenue dans leurs plaisan­teries ! Et pourtant le petit prêtre ne se montait pas la tête pour autant, ces grands mots éblouissants éveillaient seulement dans son cœur une résonance enfantine de joie. Bienheureux les pauvres en esprit, conclut pour lui-même l'ermite. Ego te absolvo...


    Et puis un jour le très vieux père Célestin, sen­tant sa fin prochaine, demanda, pour la première fois de sa vie quelque chose pour lui. Il voulait qu'on le portât à Rome, par n'importe quel moyen. Avant de fermer les yeux pour toujours, il voulait voir, ne fût-ce qu'un instant, Saint-Pierre, le Vatican et le Saint-Père.


    Pouvait-on le lui refuser ? On chercha une litière, on y déposa l'ermite et on le porta au coeur de la chrétienté. Mais ce n'est pas tout. Sans perdre de temps, car les heures de Célestin étaient désormais comptées, on le hissa dans les escaliers du Vatican et on le fit entrer, avec mille autres pèlerins, dans une grande salle. Et puis on le laissa attendre dans un coin.


    Après une longue attente, le père Célestin vit la foule s'écarter, faire la haie et du fond du salon avancer une petite silhouette blanche un peu cour­bée. Le pape !


    Comment était-il fait ? Quel visage avait-il ? Avec un horreur indicible le père Célestin, qui avait tou­jours été myope comme un rhinocéros, s'aperçut qu'il avait oublié ses lunettes.


    Heureusement la silhouette blanche avançait, de­venant de plus en plus grande, et vint s'arrêter iuste devant sa litière. L'ermite essuya du revers de la main ses yeux brouillés de larmes et les leva lente­ment.

    Il vit alors le visage du pape. Et il le reconnut.


    « Oh ! C’était donc toi le pauvre petit prêtre ? » s'écria le vieillard avec un irrésistible élan de toute son âme.


    Et dans la majesté vétuste du Vatican, pour la première fois dans l'Histoire, on assista à la scène suivante :

    Le Saint-Père et un très vieux moine inconnu, venu on ne sait d'où, qui, se tenant étroitement par les mains, sanglotaient ensemble.

     

    Dino Buzzati


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